• Annelise Stern

Sensibilité déchiquetée. Place dans l'intellectualisation à la sensibilité.

Dernière mise à jour : janv. 6

Profusion malsaine


Je suis sortie atterrée de l’édition 2018 de la FIAC. Il est vrai que mon choix du jour – le dimanche – n’était certainement pas le plus pertinent. Noire de monde, la foire m’a laissé un arrière-goût amer. Fascinée par la création contemporaine, et vive défenseuse de celle-ci, j’aurais dû y trouver mon bonheur. La FIAC est en effet LE rendez-vous des amateurs d’art contemporain à Paris. Mais cet étalage d’œuvres, cette multiplication d’œuvres à n’en plus finir, ce bruit engendré par la foule, le nombre oppressant de visiteur m’a tout simplement écœuré. J’avais comme l’impression qu’on me forçait à avaler des kilomètres de cuillères d’art contemporain, jusqu’à l’écœurement. Comment peut-on être véritablement sensible à une œuvre dans ce contexte-là ?


En voyage à Barcelone durant l'été, j’avais eu la joie de découvrir à la fondation Joan Miro le travail de Kader Attia sur les gueules cassées. Lors de cette visite, je m'étais littéralement sentie transcendée par les émotions. La fondation Joan Miro, petit havre de paix situé en haut d’une colline, était alors à l’abri des touristes et de la cohue de la foule. Mes pas me guidaient d’une œuvre à l’autre, et apaisée, je me laissais voyager dans l’œuvre des artistes. Je me suis sentie transporté dans l’écriture presque enfantine de Miro, comme si je marchais au cœur même de son rêve, de sa sensibilité. Je me souviens être restée assise un long moment face à l’un de ses triptyques présentant des jets de peintures. Je ne ressentais pas le besoin de comprendre, je me sentais juste transportée par cette œuvre.


A la FIAC, la galerie Nagel Daxler, présentait trois des gueules cassées de Kader Attia. Mon cœur, ne put s’empêcher de ressentir un petit pincement à leur vue, et je me mis alors à repenser à cette visite à la fondation Joan Miro. J’étais déçue de redécouvrir ces œuvres dans un contexte pareil. Cependant, le souvenir encore vif de ma rencontre avec celles-ci, m’a attendri. Mais si jamais j’avais découvert ce travail dans cet environnement : y aurais-je seulement été sensible ? Peut-être, mais en tous cas pas autant.


Ma sensibilité a besoin de calme. Ma sensibilité a besoin d’un cadre rassurant, loin des commentaires d’un guide spécialisé en histoire de l’art. Ma sensibilité a besoin d’intimité pour pouvoir s’exprimer. Malheureusement, le monde dans lequel nous évoluons bâillonne ma sensibilité. La course à la nouveauté, nous force à courir les quatre coins de la ville. Il faut faire le plus d’expositions, de vernissage, de foires, il faut lire le plus de livres. Nous sommes encouragés à avaler le maximum d’informations, jusqu’à l’explosion. Il faut avoir retenu le plus important nombre d’artistes, et quelques anecdotes afin d’épater la foule. La culture s’étale sans retenue, la culture se fait superficielle, impersonnelle.


Certains journalistes, font la course aux communiqués de presse, et publient un nombre d’articles records qui s’illustrent par la médiocrité de leurs lignes. Une vague présentation de l’artiste et de l’exposition, qui la plupart du temps s’illustre de part sa reprise du communiqué de presse des fois mots pour mots. Un blabla sans fin sur une œuvre, agrémenté de théories alambiquées, a le don de m’agacer. Ces articles d’un formalisme incroyable m’attristent au plus haut point. Où donc est passée notre sensibilité ?


Corps et sens atrophiés


Notre sensibilité n’est plus que cendres. Enchainée et bâillonnée aux chaines d’un manuel d’histoire de l’art, elle tire une triste mine. Cette sensibilité est enfermée dans un cachot, retenue par les conventions, les consciences mondaines. La sensibilité, tout comme notre corps auquel elle est liée, ne sont vus par notre société que comme étant des éléments superficiels, des éléments au service de la raison, de l’intelligence, de l’intellect.


Cependant, nous devons tout au corps. Nous lui devons nos pulsions, nos désirs, la pensée, notre équilibre chimique, la régularité des jours et de la vie. Nous dépendons de la matière qui permet à l’esprit de se croire si brillant et si puissant. Sans le corps, l’esprit n’est rien. Sans le sensible, l’art ne repose sur rien. Et la philosophie de l’art dépend du sensible et du sensoriel, comme l’homme de l’oxygène.


Les idéologies que nous adoptons rejettent nos perceptions plus souvent qu’on ne l’imagine. Or les perceptions sont souvent plus précises, plus vraies que la doxa que nous adoptons par confort. Si le sensible est ce qui est perçu par les sens, ces derniers sont souvent trahis par la volonté de nous rassurer sur nos peurs des perceptions, sur leur soi-disant infidélité singulière. Par conformisme, nous asphyxions le sensible qui est en nous. Pour ne pas être atteints par l’autre qui souffre, nous éliminons l’effet des émotions et de l’empathie sur notre réception. Le monde n’est pas reçu en nous. Il en est exclu pour nous protéger de nos réceptions.


Nous nous méfions du sensible, de la sensation, du perçu. Nous nous rassurons sur le réel. Or le corps sentant est le premier informateur de notre vécu sensoriel et émotionnel. Notre culture a tendance à recouvrir les sens par du discours qui étouffe toute velléité, tout sursaut de conscience à l’égard du corps et de la représentation de soi. Comme l’image, nos sens sont muets. La parole tétanise parfois ce que nous ressentons avec notre corps. Dans l’art la morale de l’admis efface la perception. Le senti est bafoué par une conscience mondaine et sa représentation convenue par le marché de l’art.


Je me retrouve alors faite de marbre, désormais capable de faire une description et un commentaire de n’importe quelle œuvre venant à ma rencontre, mais incapable dans le fond d’exprimer mon véritable ressenti, ma véritable sensibilité, celle-ci ayant été atrophiée, déchiquetée et mise de côté, car jugée trop puérile, pas assez mure. Mais cette sensibilité est une part de mon humanité.


Au cinéma, ce n’est pas pareil. Le noir et le silence qui accompagnent la projection, me permettent de faire abstraction de tous ceux qui m’entourent. Il ne reste alors plus que moi et l’œuvre – en l’occurrence le film. A l’abri du regard des autres, du fait du noir dans lequel est plongé la salle, je peux sans honte me laisser aller à mes émotions, et laisser couler une larme. Au cinéma, le fait de se laisser submerger par une émotion et de la laisser s’extérioriser est admis, mais pas lors d’une exposition. Rares sont ceux qui se mettent à pleurer ou à rire lors d’une exposition. L’art est assimilé à une culture savante, qu’il est bon ton de commenter et de critiquer, pour affirmer sa supériorité intellectuelle. Les acrobaties intellectuelles chassent les émotions, les ressentis.


Intellectualisation et sensibilité


Pour Léonard de Vinci, la peinture est une cosa mentale. Bien sûr, elle l’est : au XVe siècle comme aujourd’hui. Je ne nie pas, ni ne rejette l’idée d’une critique et d’une réflexion intellectuelle sur l’art. Ce jeu intellectuel a tout pour ravir l’esprit et est à mon sens nécessaire. Mais je rejette la mise sur un piédestal de cette réflexion intellectuelle au détriment de notre propre sensibilité. Il n’y a aucune raison d’opposer une lecture sensible de l’art à une lecture mentale. Cependant, c’est ce que fait notre société, associant cette sensibilité à un manque de culture, à une vision enfantine.


De nos jours, l’artiste doit forcément véhiculer un message fort. Cette idée m’a toujours quelque peu décontenancée : je me dis que le message serait plus facile à transmettre par le biais de l’écrit. Et surtout, celui-ci serait certainement plus clair ainsi. Une telle intention est liée à une conception de l’art comme une forme de langage symbolique, c’est-à-dire comme le véhicule d’un message transmis de l’artiste au spectateur. Susan Sontag dans Contre l’interprétation évoque "un temps où […] l’on n’avait pas l’idée de demander ce qu’exprimait une œuvre d’art, parce qu’on savait, ou croyait savoir, ce qu’elle faisait." Et que fait l’œuvre ? Tout le propos de Sontag tourne autour du fait que l’œuvre affine la sensibilité, éveille (dans le sens de rendre conscient) l’intelligence des sens — et que cela est lié à l’esthétique au sens large, et non à un message à décrypter.


Cela ne veut pas dire que l’œuvre d’art représente un monde clos, refermé sur lui-même. Les œuvres d’art se réfèrent au monde réel — à nos connaissances, notre expérience, nos valeurs. Elles nous offrent des témoignages, des appréciations. Mais ce qui les caractérise (ce qui les distingue de la connaissance scientifique ou discursive, de la philosophie, la sociologie, la psychologie, l’histoire, par exemple) c’est qu’au lieu de nous transmettre un savoir conceptuel, elles provoquent une sorte d’excitation, un phénomène de participation, où le jugement se trouve entraîné, captivé. L’art doit aussi se vivre comme une expérience, une analyse intellectuelle ne suffit pas : il faut se laisser transporter dans l’univers de l’artiste.


L’œuvre d’art mérite toute notre sensibilité, toute notre attention. L’œuvre d’art est une femme ou un homme dont l'on tombe amoureux. De même que l’on tombe amoureux d’une femme ou d'un homme, et non pas de la Femme et de l'Homme dans sa globalité, l’on ne tombe généralement pas amoureux de l’art en général, mais de l’œuvre d’art. Cette image quelque peu naïve que je propose à votre esprit est cependant confirmée par les dernières découvertes scientifiques. En effet, si nous contemplons une œuvre d’art, notre cerveau secrète de la dopamine, la même hormone présente dans l’état amoureux. L’expérience artistique — autant celle de l’artiste que du spectateur, d’ailleurs — est une expérience chargée de sens, ne cherchons pas à l’étouffer, ou pire : à la banaliser. Laissons-nous transporter.

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