• Annelise Stern

Pourquoi n'y a-t-il pas eu de grandes artistes femmes ?

Dernière mise à jour : 1 mai 2020

Retour sur l'un des textes chocs de l'histoire de l'art : Why have there been no great women artist de Linda Nochlin.


Linda Nochlin (1931-2017) est une enseignante, chercheuse en histoire de l’art et commissaire d’exposition américaine. Spécialisée au départ dans le domaine du réalisme, auquel sera consacrée notamment sa thèse de doctorat, ses travaux sur le féminisme, et notamment sur la place des femmes dans l’histoire de l’art sont bien plus connus. Nochlin fut essentiellement connue pour son article « Why have there been no great woman artists ? » publié en 1971. Cet article est devenu une référence incontournable de l’histoire de l’art, et contribua à faire de Linda Nochlin l’une des historiennes de l’art les plus célèbres du 20e siècle. Sa relecture de l’histoire de l’art depuis le 19e siècle au travers du prisme du féminisme a chamboulé notre vision de celle-ci.


Dans les années 1970, un retour du féminisme fait surface en Occident et particulièrement aux Etats-Unis. L’on considère que la première vague féministe correspond à la période 1840-19191. Durant cette période, le féminisme américain est souvent confondu avec la lutte pour les droits politiques. La nouvelle vague féministe, à laquelle nous nous intéressons, n'expose plus seulement des objectifs de lutte contre l'inégalité des sexes, mais s'efforce aussi d'affirmer et de représenter la « différence féminine », différence, de sexualité, de perception du corps, d'expérience et de langage, si bien que la question culturelle se trouve d'emblée au centre du mouvement. Le développement des Women’s studies va y jouer un rôle très important. Les théories féministes des années 1970 vont questionner la discipline de l’histoire de l’art qui a établi des positions asymétriques déterminées par le genre, positions qui se retrouvent dans les représentations et engendrent des conséquences réelles dans l’oppression des femmes. Le concept de genre, s’avèrera être l’outil principal de ces mouvements. Le genre peut se définir comme une catégorie fondamentale de l’organisation culturelle qui se réfère à la répartition hiérarchique des rôles selon le sexe dans une société donnée, répartition qui contribue à la construction sociale des normes de la masculinité et de la féminité.


La question de l’existence de grandes artistes femmes suscitera de grands débats. Avant les années 1970, on avait aux Etats-Unis admis que les femmes étaient dans l’incapacité de créer. Selon les théories naturalistes de l’époque, les femmes ne pouvaient pas créer car elles n’en ressentaient pas le besoin : leur acte créateur suprême résidait dans la maternité, le grand projet de leur vie. Le texte de Linda Nochlin se détache de ces théories et apporte des éléments de réponse non spécieux.


Au-delà de l’interrogation de la non existence de grands artistes femmes dans l’histoire de l’art, Nochlin va se pencher sur la signification de l’expression « être un grand artiste. » Mais pour elle, toutes ces questions ne trouvent une réponse que si l’on se penche sur les conditions de production du « grand art. »

Ce n’est pas la première fois que le féminisme se penchait sur le sujet. Cependant, ce texte commence par une critique des études féministes antérieures sur le sujet. A cette époque, les mouvements féministes avançaient généralement 2 arguments : soit l’on constitue une liste de grandes artistes femmes, soit l’on affirme qu’il avait existé un art proprement féminin, qui a été méprisé car différent de celui des hommes. Cependant, pour Nochlin, déclarer que Berthe Morisot était une aussi grande artiste que Manet, revient à considérer Manet, artiste homme, comme référence et qualité de l’œuvre d’une artiste femme. Quant à croire en cet art féminin c’est tomber dans l’essentialisme et croire qu’il existe un « style féminin ». Cela reviendrait à considérer que « art is the direct, personal expression of individual emotional experience—a translation of personal life into visual terms.” (L’art s’exprime de manière directe, personnelle, l’expérience affective individuelle, traduit la vie intime en termes visuels). Or l’art a aussi sa logique propre, sa temporalité, ses conventions. Il y a plus de points communs stylistiques entre une peintre et un peintre de la même époque, qu’entre 2 peintres femmes que 2 siècles séparent. Pour elle, ces 2 réponses symbolisent une forme de complexe d’infériorité, et elle conseille au contraire aux féministes de faire face à l’Histoire.

Nochlin met au contraire en avant la formation insuffisante des femmes dans le domaine des arts et souligne que si jamais une femme a eu la chance de recevoir une formation dans ce domaine, l’importance de la demande domestique et sociale lui pèse tant, qu’elle ne dispose alors plus du temps nécessaire pour se consacrer à son art. De plus l’enseignement artistique académique était interdit aux femmes, alors qu’il s’agissait du seul moyen en France pour un artiste de réussir, et d’être reconnu par ses pairs. L’art n’est alors plus à considérer comme une activité libre et autonome, exercée par des individus hors du champ social.

Enfin, l’historienne s’intéresse à la façon dont l’histoire de l’art a été construite et pensée. Il ne faut pas oublier qu’à cette époque les historiens d’art étaient des hommes souvent caractérisés par une pensée élitiste et libérale, et notamment par une conception libérale de la réussite individuelle des artistes. Ils glorifient leur seul individu, attribuent au « grand artiste » une aura magique, quasi religieuse : sa réussite serait miraculeuse, asociale. En réalité, la réussite de certains « grands artistes » dépend de leur genre bien sûr, de leur race, mais aussi de leur classe sociale. L’histoire de l’art, et le monde de l’art avaient jusqu’à présent fermé définitivement leurs portes à toutes personne qui n’était pas un homme blanc et occidental : il n’y avait jamais eu de grandes artistes femmes, car le monde de l’art ne leur avait jamais ouvert ses portes. La femme n’est pas actrice de l’art, mais sujet, notamment au travers du nu féminin.


Linda Nochlin ne propose pas une réécriture de l’histoire de l’art, mais une relecture de son histoire depuis le 19e siècle au travers du prisme du féminisme. Pour elle, la non existence de grandes artistes femmes s’explique de par les conditions de production de ce qu’elle nomme le grand art. L’académie notamment, mais aussi la place occupée par les femmes dans la société ont agi comme des barrières infranchissables. Il est primordial de poursuivre le travail et d’engager des recherches prenant en compte non seulement le genre mais également la race et la classe, afin de décloisonner encore plus une discipline trop souvent ethnocentrée. D’un point de vue artistique, ces réflexions autour de la non existence de grandes artistes femmes va contribuer au développement d’un nouveau mouvement artistique : l’Appropriationnisme.

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