• Annelise Stern

La création de modèles : une stratégie féministe efficace ?

Dernière mise à jour : juin 1

Féminisme et marché de l'art


Le féminisme est un mouvement très large, qui regroupe des points de vue et des stratégie d'action très divers. Je ne vais pas dans cet article vous proposer un panorama de ces différentes pensées et moyens d'action, mais je vais vous parler de la ligne féministe dans laquelle s'inscrit Art Girls Galerie. L'étiquette féministe fait encore peur à certains hommes, mais aussi à certaines femmes. Face à cette hésitation à employer ce terme, je me plais à citer la réponse de l'activiste Gloria Steinem : "Cela ne nous dérange pas quand on regarde dans le dictionnaire, et qu'on voit qu'il s'agit juste d'une personne, homme ou femme, qui croit en la pleine égalité des hommes et des femmes. En fait la seule alternative à être féministe, c'est être masochiste si on est une femme. Parce qu'on est des êtres humains complets, ou on ne l'est pas."


Dans le marché de l'art, le mouvement féministe commence à se faire entendre. La place des femme dans l'histoire de l'art est repensée par les institutions. Au Centre Pompidou, l'exposition Elles font l'abstraction ambitionne d’écrire l’histoire des apports des artistes femmes à l’abstraction à travers cent six artistes et plus de cinq cents œuvres datées des années 1860 aux années 1980. Au musée du Luxembourg, l'exposition Peintres femmes, 1780-1830, retrace la naissance du combat des artistes femmes entre 1780 et 1830 : le droit à la formation, la professionnalisation, une existence publique et une place sur le marché de l’art. En mai 2021, la maison de vente aux enchères Sotheby's, lance sa première vente aux enchères consacrée aux artistes femmes. Des associations se penchent sur le sujet, comme AWARE (Archives of Women Artists, Research and Exhibitions), une association fondée par Camille Morineau, qui développe une encyclopédie en ligne en anglais et en français des artistes femmes du XXe siècle. Des comptes Instagram se créent, comme celui de Margaux Brugevin, qui chaque semaine dresse le portrait d'une artiste femme. Je pourrais aussi vous parler de l'apparition de magazines, comme Femmes d'Art, des podcasts, comme Les Passionnariarts créé par Adeline Cubères, ou encore des collectifs comme De la part des femmes photographes. Conservateurs de musées, historiens de l'art, commissaires d'exposition, commissaires-priseurs, galeristes, collectionneurs, travaillent main dans la main pour atteindre l'égalité hommes - femmes dans le marché de l'art. Et heureusement, parce qu'il reste encore du travail :

A la fin des années 2000, les femmes étaient majoritaires à plus de 60% dans les écoles d’art en France mais elles ne représentaient que 17% des artistes et étaient peu présentes dans les galeries (5%) et les expositions. Aujourd’hui "elles constituent 80% des effectifs des écoles d’art, or seuls 20% des artistes qui vivent de leur art sont des femmes", rapportait la plateforme KazoArt en 2016.

On assiste à une véritable prise de conscience sur la place des artistes femmes, qui entraine une relecture de l'histoire de l'art, mais aussi la mise en place d'initiatives comme Art Girls qui soutiennent et mettent en avant les artistes femmes contemporaines. Est-ce suffisant, pour faire du monde de l'art, un monde moins sexiste ? Malheureusement non, car les artistes ne sont pas les seuls acteurs du marché de l'art.


Un manque de femme


Je déplore le manque de statistiques à ce sujet, hormis les chiffres du rapport Inégalités entre les femmes et les hommes dans les arts et la culture – Acte II : après 10 ans de constats, le temps de l’action, remis par le Haut Conseil à l’Égalité à Françoise NYSSEN, Ministre de la Culture, le 16 février 2018. On constate à sa lecture que les femmes sont moins actives que les hommes dans les secteurs de l'art et de la culture : elles ne représentent que 31% des personnes actives dans le monde de la culture, alors qu'elles sont majoritaires dans les écoles de formation. Sans surprise, les femmes sont également moins bien payées que les hommes, avec un écart de 27% (tous domaines confondus). Enfin, les femmes occupent moins souvent des postes de dirigeantes que les hommes dans les secteurs de l’art de la culture. Ainsi, 90% des plus grandes institutions culturelles françaises sont dirigées par des hommes. Et quand les femmes arrivent à occuper un poste de Direction, elles ont moins d’argent. Par exemple, dans le domaine des musées, on compte 42% de femmes directrices de musées, mais elles ne sont plus que 37% à la direction des musées qui ont les plus gros budgets et les plus grandes capacités d’expositions. Nous pouvons cependant relever et saluer la récente nomination de Laurence des Cars, première femme à la tête du Musée du Louvre. Pour reprendre les propos de Anne Grumet (Haut Conseil de l'Egalité entre les femmes et les hommes) :

En résumé, les femmes sont partout présentes dans les milieux de l’art et de la culture, elles sont formées, mais ensuite elles sont écrasées sous une avalanche de « moins » : moins actives, moins payées, moins aidées, moins programmées, moins dirigeantes, et quand elles dirigent, elles le font avec moins de moyens.

Si je n'ai pas trouvé de statistiques sur le ratio hommes / femmes entrepreneures dans le milieu du marché de l'art, le domaine des start up fournit quelques données. Seulement 4% des start-up fondées en 2020 l'ont été par des femmes, et 17% par des équipes mixtes, selon le baromètre annuel de Sista et du Boston Consulting Group. Le manque de femmes dirigeantes engendre des biais. Par exemple dans la tech, du fait de la faible proportion de femmes entrepreneures, les applications que l'on utilise tous les jours ne sont pensées presque que par des hommes. Le manque de femmes dirigeantes dans le marché de l'art, engendre d'autres biais. Si 73% des collectionneurs d'art contemporain en France sont des hommes, ce n'est peut-être pas pour rien.


Art Girls Galerie n'est pas ma première entreprise. Avant cela j'avais 40% d'une entreprise qui avait pour objectif de démocratiser la collection d'art : MY LITTLE PAINTINGS. Mon associée avait 40 ans de plus que moi. C'était ma maitre de stage, à la fin de ce dernier, elle m'a proposé qu'on monte une entreprise ensemble. J'ai dit oui sans trop y réfléchir. Aujourd'hui, à 22 ans, une entreprise plus tard, un constat s'impose : je connais très peu de jeunes entrepreneuses. Si je fais le tour de mon cercle proche, les hommes sont presque tous entrepreneurs (ou bien étudiants - entrepreneurs) et les femmes salariées ou étudiantes. Pourtant, mes copines sont brillantes, pleines d'idées et extrêmement compétentes. Alors, pourquoi ?


Les explications à la faible proportion de jeunes femmes entrepreneuses sont nombreuses. Des livres entiers ont été consacrés à ce sujet. Si comprendre les causes de ce déséquilibre est important, trouver des solutions pour y remédier l'est davantage. Celles-ci sont également nombreuses, mais il y en a une qui me tient particulièrement à cœur : la création de modèles. L'idée de cette stratégie étant de mettre en avant des profils de femmes entrepreneuses, pour en inciter d'autres à sauter le pas.


J'en ai parlé au détour d'une conversation au téléphone avec Ines Britel, qui s'est lancée il y a quelques mois à son compte dans le marché de l'art. Quelques jours après, elle publie un post sur LinkedIn, incitant les femmes entrepreneuses dans le secteur de l'art et de la culture à expliquer sous ce post ce qu'elles font. Résultat en quelques jours : des dizaines de femmes - souvent assez jeunes - réagissent et parlent de leurs projets. Je me rends alors compte qu'une nouvelle génération de femmes entrepreneuses est en train d'arriver sur le marché de l'art. La matière est là, il ne manque plus qu'à la valoriser, la rendre visible.


Une stratégie collective


"Qui sont tes concurrents ?" Je n'en ai pas.

"Tu n'as pas du bien chercher. Tu as pensé à faire un Benchmark ?" Non.


Je n'ai jamais fait de Benchmark pour Art Girls Galerie. Pas par manque de connaissance ou d'expérience, simplement parce que je n'en vois pas l'intérêt. Je n'en ai pas fait, et je n'en ferai pas. Attention, cela ne signifie pas que je n'ai pas regardé ce que faisaient les autres. Mais ceux que mon Benchmark placerait en concurrentes, je les place en partenaires, et je n'ai qu'une envie : travailler avec eux (et surtout avec elles). Art Girls est une galerie d'art itinérante parisienne qui ne soutient que des artistes femmes. Est-ce qu'il s'agit d'une révolution et du premier projet de ce genre qui voit le jour ? Non, absolument pas. Est-ce qu'il s'agit du dernier ? Non plus. Et tant mieux. Je veux que d'autres projets comme le mien voient le jour. Art Girls Galerie ne changera jamais ni les mentalités, ni le marché de l'art. C'est un travail de titan. Plus on sera nombreux à travailler sur ces sujets, plus vite le marché évoluera. C'est la somme de toutes nos initiatives qui conduira à un véritable changement.


Art Girls Galerie s'inscrit dans un projet de stratégie collective de valorisation des femmes dans le marché de l'art. La première étape de ce processus correspond à l'essence même de la galerie : ne représenter que des artistes femmes. Mais ce n'est pas suffisant. La deuxième étape de ce processus consiste en la valorisation d'autres jeunes femmes entrepreneuses dans le marché de l'art. C'est ce que je vais faire avec les Art Girls Talks, une série de lives Instagram dans lesquels j'interviewerai différentes jeunes entrepreneuses dont j'aime le travail. Est-ce que cette initiative sera financièrement rentable pour la galerie ? Non, absolument pas. Pas sur du court terme en tous cas. En revanche, elle contribuera à sa petite échelle à populariser l'image de la jeune femme entrepreneuse. A la crédibiliser aussi, d'une certaine façon. Et cette initiative me sera bénéfique à titre personnel, sera bénéfique à la galerie, et aux autres jeunes entrepreneuses. Il y a des jeunes femmes entrepreneuses dans le marché de l'art. Plus elles seront visibles, plus d'autres sauteront le pas.

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