• Annelise Stern

Galerie d'art et engagement politique : vers la figure du galeriste engagé ?

Toucher juste


Cela fait quelques semaines que j'ai découvert le travail d'Alice Bourgeois sur la Palestine : un carnet de dessins réalisés sur place en 2003. Alice m'a fait découvrir ce pan de son œuvre lors d'une discussion sur le développement d'une branche édition dans la galerie : elle aimerait faire publier ce travail. J'ai tout de suite été émue en découvrant ces dessins, pourtant très différents du travail qu'elle présente aujourd'hui via la galerie. Le trait y est nerveux, tremblant, violent d'une certaine façon. Les scènes semblent avoir été griffonnées à la hâte, comme dans l'urgence de raconter ce que les yeux ont vu. Je sors de ce rendez-vous avec l'intime conviction que ces dessins sont importants, qu'il faut les montrer, les exposer et les faire publier. Par conviction artistique, conviction esthétique, mais aussi et surtout par conviction personnelle.


Le public de la galerie me donne très vite raison. Lors de l'exposition "Pas vu, pas pris", je prends quelques tirages au format A3 de son carnet de voyage. Si ces derniers ne sont pas exposés, je les sors pour les présenter à quelques visiteurs. Alice est présente durant toutes l'exposition, car elle y réalise une toile en live. J'en profite pour régulièrement lui demander de parler de ses dessins. Plus elle en parle, plus mes impressions se confirment : le public s'intéresse, pose des questions, et surtout je me rends compte que rares sont ceux qui finalement connaissent l'histoire du peuple palestinien. C'était les 24 et les 25 avril 2021.


Deux semaines plus tard, l'escalade de la violence frappe à nouveau de plein fouet le Proche-Orient. Après plusieurs années d’accalmie, les affrontements entre Israéliens et Palestiniens ont repris avec une rare intensité ces derniers jours. Plus de 3 150 roquettes ont été tirées par des groupes armés palestiniens, dont le Hamas, vers Israël ; l’armée israélienne a répliqué en bombardant massivement la bande de Gaza, tuant 200 personnes, dont au moins 59 enfants, et faisant plus de 1 300 blessés. Côté israélien, dix personnes ont été tuées, dont un enfant, et 294 blessées.


Le projet de publier le carnet de voyage d'Alice était déjà sur la table, on souhaitait présenter ses dessins en miroir avec les poèmes d'une israélienne. Maintenant que le sujet est brûlant, qu'il enflamme la toile, qu'en faire ? Si l'on n'a de cesse d'entendre parler de l'engagement des artistes, qu'en est-il de l'engagement des professionnels du marché de l'art, et plus particulièrement des galeristes ? Si la figure de l'artiste engagé est admise - voir même valorisée et recherchée - qu'en est-il de celle du galeriste engagé ?


L'artiste engagé : la figure sartrienne


L’artiste peut-il donner à son œuvre des qualités à la fois esthétiques et politiques ? Soulevée par Jean-Paul Sartre au milieu du XXe siècle, la question de l’engagement politique de l'œuvre reste très actuelle. Dans Qu’est-ce que la littérature, Sartre affirme que “l’art n’a jamais été du côté des puristes.” Il souligne ainsi que le véritable art vise d’abord un engagement dont le but premier est le changement du destin de toute société.


Pour comprendre la figure sartrienne de l’artiste engagé, il faut se pencher sur la philosophie de l’existentialisme développée par Sartre. L’engagement, parce qu’il suppose la liberté dans sa nature profonde, induit inévitablement la prise d’une décision que l’individu n’était pas contraint de prendre. Aussi, puisque l'humain est condamné à être libre et sans cesse appelé à choisir entre différents possibles, on ne peut pas, pour Sartre, ne pas être engagé. De plus, personne ne peut prétendre à la neutralité car le refus même de “choisir” résulte déjà d’un choix : celui de ne pas choisir. Autrement dit, la philosophie sartrienne implique que le sujet ne saurait se retirer au sein d’une pure subjectivité.


Mieux encore, celle-ci tend à devenir une obligation morale pour toute personne consciente de sa position au sein de la société, de son rôle et surtout de ses devoirs vis-à-vis de celle-ci. C’est particulièrement le cas de l’intellectuel et, par extension, de l’artiste qui, parce qu’il détient le pouvoir de dévoiler le monde d’un point de vue différent, se doit de s’engager au service de l’intérêt général. Aussi, le terme “d’engagement” désigne l’attitude d’un intellectuel qui considère l’art comme un moyen d’exprimer ouvertement des idées, qu’elles relèvent ou non de l’art en lui-même. Par ses œuvres, ses actes et ses manifestes, l’artiste affirme donc son opinion avec le devoir de faire de son art un espace d’interpellation du public au regard de la cause défendue ou dénoncée.


De son côté, Albert Camus a réfléchi toute sa vie à la place de l’artiste dans la société et à son engagement, sans être lui-même un écrivain “engagé” au sens sartrien du terme. On prend souvent comme point de référence son Discours de Stockholm le 10 décembre 1957. Dans ce discours, Camus insiste sur le fait que, dans un contexte de destruction et d’oppression, la tâche de l’écrivain est de se tenir au côté des opprimés, de donner une image de leur souffrance. L’artiste est parmi les hommes, au service de la vérité et de la liberté. Pour autant, il ne peut donner de leçon et est obligé à une certaine humilité. Camus écrit dans ses Carnets :


J’aime mieux les hommes engagés que les littératures engagées. Du courage dans sa vie et du talent dans ses œuvres, ce n’est déjà pas si mal. Et puis l’écrivain est engagé quand il le veut. Son mérite c’est son mouvement. Et si ça doit devenir une loi, un métier ou une terreur, où est le mérite justement ?

Même s’il a toujours été tenté par l'idée de s’isoler du monde pour se consacrer à son art, Camus constate qu’il ne peut se maintenir hors de la mêlée. Dans sa jeunesse, il adhère brièvement au Parti Communiste algérien, s’engage dans la Résistance pendant la Seconde Guerre mondiale, s’insurge contre les totalitarismes, de droite ou de gauche. Il développe sa pensée dans la conférence d’Uppsala le 14 décembre 1957, L’Artiste et son temps :


L’artiste, qu’il le veuille ou non, est embarqué. Embarqué me paraît ici plus juste qu’engagé. (…) Tout artiste aujourd’hui est embarqué dans la galère de son temps (…) L’artiste, comme les autres, doit ramer à son tour, sans mourir, s’il le peut, c’est-à-dire en continuant de vivre et de créer.

Engagement polémique


Mais il arrive que l’engagement des artistes se retourne contre eux. En 2019, l’installation Opensecrets de l’artiste Andrea Bowers, traitant du scandale #MeToo, présentée à l’occasion de la foire Art Basel, fait polémique. Sur cette fresque au fond rouge, l’artiste énonce, de manière exhaustive, le nom de l'accusé, sa profession suivie souvent d'une photo et d'une chronologie retraçant ses prises de parole depuis son accusation. Contrairement à ce que l’on aurait pu penser, les critiques à l’encontre de l'œuvre ne viennent pas des accusés, mais des victimes. Une des victimes, la journaliste Helen Donahue a vivement critiqué Andrea Bowers sur Twitter car elle ne lui a pas demandé son consentement avant d'exposer ses photos :


cool that my fucking photos and trauma are heading art basel thx for exploiting us for “art” ANDREA BOWERS @unavailabl DO YOU KNOW HOW FUCKING INSANE IT IS TO FIND OUT MY BEAT UP FACE AND BODY ARE ON DISPLAY AS ART RN FOR RICH PPL TO GAWK AT THRU A STRANGER’S INSTAGRAM STORY

L’artiste a rapidement présenté ses excuses pour avoir omis de lui demander son consentement et, comme demandé, elle a décroché la banderole portant sa photo. Cet incident, n'est pas le seul à avoir remis en cause l'engagement d'un ou d'une artiste.


En 2017, le débat sur l’appropriation culturelle, qui enflammait déjà la société américaine dans les domaines de la mode ou de la musique, divise le monde de l’art contemporain. La Biennale du Whitney Museum de New York présente alors la toile Open Casket de Dana Schutz, une interprétation de la célèbre photographie qui montre dans le cercueil laissé ouvert par sa mère le corps martyrisé d’Emmett Till, victime d’un lynchage raciste dans l’État du Mississippi en 1955. À l'époque, les images brutales, publiées par le magazine africain-américain Jet mais refusées par les grands journaux nationaux, avaient traumatisé la communauté noire. Dans une lettre ouverte diffusée au début de la Biennale, l’artiste britannique Hannah Black lançait l’accusation suivante : quelle est la légitimité d’une artiste blanche à utiliser “la douleur noire comme un matériau brut”, devenue abstraite, face au racisme qu’elle ne peut pas connaître ? Elle affirme ainsi dans sa tribune signée par 29 artistes le 20 mars 2017 : “Je vous écris ce message pour vous demander de retirer la peinture de Dana Schutz et vous recommande grandement de la détruire afin qu'elle n'intègre aucun marché d'art ni musée.”


Dans un communiqué, Dana Schutz défend son œuvre, mettant en avant sa sensibilité maternelle et réfutant toute idée de racisme: “Je sais ce que c'est que d'être mère. L'idée même que quelque chose arrive à votre enfant est terrifiante.” Mais il ne s’agit pas là d’un événement isolé, d’autres polémiques ont secoué le marché de l’art. Les peintures de l’Américain Kelley Walker, qui s’approprie des images de mannequins noires et d’émeutes raciales, qu’il recouvre de jets de dentifrice blanc ou de chocolat, ont provoqué la démission d’un curateur du Contemporary Art Museum de Saint Louis où elles étaient exposées. Le Californien Sam Durant, dont l’installation au Walker Art Center de Minneapolis rappelait l’exécution massive de natifs américains dakotas en 1862, a choisi de la démanteler face à la contestation. Tandis qu’à l’occasion d’une rétrospective dans ce même musée, Jimmie Durham, artiste de descendance cherokee qui a milité pour la cause indigène dans les années 1970 avant de s’installer en Europe, a été interrogé sur ses véritables origines et sa volonté de créer des œuvres à visée “universelle.” Ainsi Jimmie Durham s’est retrouvé accusé d’un côté de capitaliser sur son ascendance native et de l’autre de “défaire” les catégories identitaires.


Une France si frileuse


"Fais attention." "Ne mélange pas tout." "Pense à ton entreprise." Des propos qui reviennent sans cesse dans mon cercle de connaissances ou mon cercle proche. Comme si mon engagement et mes convictions féministes risquaient d'emporter ou de fragiliser mes projets. Comme si cet engagement pouvait nuire à ma crédibilité professionnelle. Monter une galerie d'art ne soutenant que les artistes femmes étant même qualifiée de "projet sans aucun intérêt." Ne remuons pas le couteau dans la plaie sur le manque de flair de ces individus, car quelques mois après, ce projet monté en fonds propres sans aucune aide, suscite bel et bien de l'intérêt.


Le galeriste non plus n'est pas neutre. Sa simple sélection d'œuvres et d'artistes, est un signe d'engagement ou de non engagement - ce qui pour Sartre revient à s'engager quand même. Si traditionnellement, le galeriste se place en retrait derrière l'œuvre de l'artiste, est-il condamné à dissimuler son engagement derrière les œuvres qu'il expose ? Le galeriste est un commerçant, la galerie une entreprise avec des clients, des frais, des objectifs de rentabilité. Est-ce donc si risqué d'exposer ses opinions politiques, pour l'avenir de la galerie ?


En France, les acteurs du monde de l'art et de la culture - en dehors des artistes - sont assez frileux sur la question de l'engagement politique. Le 11 juin 2020, Louise Thurin, étudiante métisse à l'Ecole du Louvre, publie une lettre ouverte cosignée par Zélie Caillol intitulée : "Cher musée…" La réaction des institutions muséales au mouvement BlackLivesMatter. Cette lettre, éloquente, incroyablement pertinente et émouvante expose, voire dénonce, l’absence d’implication des musées face à ce mouvement, qui brillent par leur silence, par leur "timidité institutionnelle." Une lettre restée sans réponse à ce jour.

"Les musées ne sont pas neutres. Ils ne sont pas séparés de leur contexte social, des structures du pouvoir et des luttes de leurs communautés. Et quand il semble qu’ils sont séparés, ce silence n’est pas de la neutralité, c’est un choix – le mauvais choix. Derrière chaque musée, il y a des gens. Chacun d’entre nous doit choisir de se tenir responsable de ses propres préjudices et de vérifier ses propres privilèges. Nous devons choisir de nous opposer au racisme dans nos propres cercles et être prêts à apprendre à nous améliorer."

Extrait du communiqué de Lonnie G. Bunch, secrétaire de la Smithsonian Institution et co-président d’ICOM États-Unis (International Council of Museums).


Pourtant, des galeristes engagés, qui acceptent de se mettre sur le devant de la scène, il en existe. Je pense à Suzanne Tarasieve, qui n'a pas hésité à poser en sous-vêtements, bras levés devant un tag indiquant : "Refugees welcome", à Hydra, à la demande de son photographe Jürgen Teller. En 2017 au Palais de Tokyo, WE DREAM UNDER THE SAME SKY mobilise artistes, galeristes et associations pour les réfugiés. L'événement est une initiative portée entre autre par la galeriste Chantal Crousel et son fils et associé Niklas Svennung. Kamel Mennour qui s'est engagé pour la recherche sur les maladies génétiques pour les enfants. Notons cependant que seul l'exemple de Tarasieve porte sur un sujet polémique... Personne ne vous reprochera d'aider à financer la recherche médicale.


Alors, être un galeriste engagé, est-ce que c'est risqué ? Pas tant que cela finalement. Sur la question du féminisme, je ne prends pas beaucoup de risques avec Art Girls. Si cette approche ne vous intéresse pas, il y a peu de risques que vous ne fassiez confiance à la jeune galeriste de 22 ans que je suis. Mais là le sujet est bien plus polémique, il s'agit du conflit israéo-palestinien. Je prends le risque de faire ce qui me semble juste. Et publier ce carnet de dessin prend finalement tout son sens dans ce contexte. En espérant que l'artiste me laissera rédiger quelques mots dans l'introduction de ce livre. Car au-delà de soutenir et d'éditer ce projet, c'est un petit bout de moi que j'aimerais y insérer, en osant espérer qu'une jeune femme d'origine juive à elle aussi le droit de s'indigner de la mort de Palestiniens. Et c'est un engagement que je veux porter avec ma voix de jeune femme juive, mais aussi de galeriste.

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