LUCILE LEJOLY

"Et comme ils étaient tous liés, comprenant que rien n'était plus que l'Énergie, ni le bien ni le mal, ils se laissèrent envahir, non sans crainte, par l'inexorable tourbillon des ouragans passagers."

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 Démarche artistique 

Lucile Lejoly a vécu au Japon pendant six ans avant de revenir en urgence en France suite à la catastrophe de Fukushima en 2011. Un événement traumatique qui marque un tournant décisif dans sa psychologie et son travail en la rapprochant de l'instant présent, en l'incitant à contempler et à accepter ses sentiments. Le travail artistique de Lucile Lejoly s'attache à mettre en scène l'érosion du monde. Si Fukushima a été pour l'artiste un contact réel, palpable, avec l'érosion du monde, ce phénomène d'érosion a toujours été ressenti, comme intériorisé.

Lucile Lejoly s'empare alors du Polaroïd, un médium qui confère à ses œuvres une esthétique à la fois puissante et mystérieuse. Ancien mannequin et tatoueuse reconnue, elle fait du corps son motif de prédilection et des principes philosophiques de Spinoza le tremplin de son travail. Sensible à l'œuvre d'art totale, l'artiste réalise de nombreuses créations mêlant dessins, photographies, tatouages, peintures, installations et poésie. 

Dans une société où le corps, notamment féminin, est hyper sexualisé, elle prend le contrepied sociétal et cherche à désexualiser les corps à travers ses photographies. Dans la lignée d'artistes comme Ana Mendieta, Lucile Lejoly se concentre sur un lien spirituel et physique reliant le corps à la Terre.

Derrière l'aspect léché de ses compositions se cache une esthétique à la fois brutale et maniériste. Brisant les tabous et les vérités, l'artiste aborde des questions liées au climat, à la psychologie, au corps et aux émotions. Une urgence de dire le monde et de guérir ses blessures et traumatismes émane de ses œuvres. Sa série Dissection s'attaque ainsi aux grandes industries polluantes que sont le plastique, l'armement et le textile. 

Lucile Lejoly construit ses œuvres autour de dichotomies. Elle aime confronter de délicates compositions florales à la froideur du plastique, ou des cornes d'animaux à un corps humain. Les jeux de textures sont expérimentaux et improbables. Les genres se rencontrent : de la nature morte au portrait, certaines de ses photographies prennent l'allure de tableaux préraphaélites. L'artiste, se plonge parfois dans la peau du chimiste, et peut aller dans sa série The World is Lava jusqu'à confronter ses polaroïds à des matériaux destructeurs comme l'eau oxygénée, le citron ou le désinfectant.

De ses œuvres hétérogènes émanent un certain nombre de caractéristiques : mélancolie, renoncement à la brillance, simplicité, marques du temps, asymétrie, humilité, nature... Ces principes sont les fondements du wabi-sabi, un concept esthétique et spirituel japonais que l'architecte et théoricien Leonard Koren a défini comme suit : "Le wabi-sabi est la beauté des choses imparfaites, impermanentes et incomplètes. C'est la beauté des choses modestes et humbles. C'est la beauté des choses atypiques". 

Lucile Lejoly mêle ainsi habilement dans ses compositions une esthétique contemplative et un message rationnel hérité de son intérêt pour Spinoza. Des écrits de Spinoza, elle retient sa conception de l'univers comme une substance totale et infinie. L'artiste s'inspire également des théories actuelles de la physique quantique et de nos moyens humains de percevoir et de ressentir ces différentes notions. Chaque nouvelle photographie est une porte ouverte qui nous permet d'aller au-delà de la finitude du corps et du premier sentiment terre à terre.

De ces savants mélanges, il résulte un équilibre. Comme si tous ces éléments, si fondamentalement opposés dans nos esprits, cohabitaient harmonieusement dans ses œuvres. Le décalage, étrange et insolite, devient évident. Tel un funambule, l'artiste avance, œuvre après œuvre, sur le fil fragile de l'équilibre, documentant inlassablement avec son objectif l'érosion du monde.